L’humour dans le cinéma de science-fiction : exploration de la présence et des fonctions du rire au sein du genre

Lieu : MRSH
Début : 17/11/2022 - 09:00
Fin : 17/11/2022 - 18:00
Responsable(s) scientifique(s) : Ph. Ortoli / J. Marino

Genre de l’extrapolation, la science-fiction est rarement associée au comique et à la légèreté : elle est, au contraire, souvent cantonnée à une dimension sérieuse vis-à-vis des univers qu’elle crée. « La science-fiction passe parfois pour manquer d’humour. Il est vrai que ses sujets qu’elle préfère sont les fins du monde, les invasions extraterrestres, les sociétés totalitaires, les mutants et robots aux pouvoirs inquiétants, le basculement de la réalité, des matières plus propices à l’angoisse qu’au divertissement »[1]. Et, en effet, les thématiques abordées par le genre sont plus enclines à inquiéter qu’à faire sourire.

Pourtant, dès les origines de ce genre littéraire, des personnages extravagants habitent les univers de Jules Verne et imbibent de légèreté un monde qui aurait été trop austère sans eux. En effet, « [d]étendre l’atmosphère » est ici une des fonctions de l’humour et, par-là, « dédramatiser » semble être la continuation d’un même programme[2]. On retrouve cela dans des adaptations cinématographiques de l’écrivain tels 20 000 lieues sous les mers (20,000 Leagues Under the Sea, Richard Fleischer, 1954) ou Le Maître du monde (Master of the World, William Whitney, 1961).

Au cinéma, plus spécifiquement, cette fonction dédramatisante du rire traverse la première trilogie de Star Wars par l’invitation de certains dialogues drôles, voire graveleux, ou de certains personnages loufoques ; même chose pour la trilogie de Robert Zemeckis, empruntant à la thématique bien connue du voyage temporel et de ses paradoxes, Retour vers le futur (Back to the Future I, II, III, 1985, 1989, 1990), pour citer deux exemples extrêmement célèbres dont on peut trouver d’autres échos dans Les Visiteurs (Jean-Marie Poiré, 1993), Les Couloirs du temps : Les visiteurs II (Jean-Marie Poiré, 1998), Les Visiteurs en Amérique (Just Visiting, Jean-Marie Poiré, 2001) et Les Visiteurs : la révolution (Jean-Marie Poiré, 2016).

Cependant, lorsque les mondes développés demeurent foncièrement inquiétants, par exemple dans le sous-genre de la dystopie, nombre de films se voient parsemés de traits d’humour – Total Recall : voyage au centre de la mémoire (Total Recall, Paul Verhoeven, 1990) et Demolition Man (Marco Brambilla, 1993) peuvent en témoigner – pour ainsi « désamorcer des peurs plus profondes sans chercher à les faire disparaître »[3], détournant ce qui habituellement suscite l’angoisse.

Dans une volonté plus discursive, le détournement des codes du genre peut se doter d’une fonction critique. La comédie de science-fiction peut s’accaparer un sujet grave et ainsi user d’ironie, provoquant la satire. Sur le vaste sujet de l’holocauste nucléaire, souvent traité par la science-fiction, le titre de Docteur Folamour ou comment j’ai appris à ne plus m’en faire et à aimer la bombe (Dr. Strangelove or : How I Learned to Stop Worring and Love the Bomb, Stanley Kubrick, 1964) résume à lui seul le traitement opté par le film. Brazil (1985), quant à lui, réalisé par un des Monty Python, Terry Gilliam, et inspiré du Procès (Franz Kafka, 1925), aborde le funeste sujet du totalitarisme bureaucratique et de ses répercussions sur l’individu en pointant les nombreuses absurdités de son monde par le rire. Ou, au sein du film d’extraterrestres, Starship Troopers (Paul Verhoeven, 1997) critique une vision trop patriotique et militariste des États-Unis.

Contourner ou détourner, justement, peut aussi diriger la science-fiction vers le chemin de la parodie ou du pastiche. « Dans un jeu que l’on pourrait qualifier de carnavalesque, la parodie et le pastiche comme genres interrogent aussi bien les genres visités que la notion de genre elle-même. Ils destituent pour restituer, reconstituer »[4].

Ainsi, une parodie de science-fiction emprunte à la comédie pour exagérer, caricaturer les fabrications du genre, fabrications et monstres qui, encore une fois, étaient censés effrayer. Ainsi, le rôle de l’extraterrestre est détourné, il devient non plus effrayant mais drôle : Mince de planète (Visit to a Small Planet, Norman Taurog, 1960), Le Gendarme et les extra-terrestres (Jean Girault, 1979), La Soupe aux choux (Jean Girault, 1981), The Hidden (Hidden, Jack Sholder, 1987) reprenant discrètement le scénario du Cerveau de la planète Arous (The Brain from Planet Arous, Nathan Juran, 1957) ou Mars Attacks ! (Tim Burton, 1996) raillant quant à lui plus explicitement la mode des méchants extraterrestres terriblement invasifs des années 1950[5].

Comme la moussaka issue de L’Attaque de la moussaka géante (I epithesi tou gigantiaiou mousaka, Panos H. Koutras, 1999) qui trouve l’origine de son aspect visqueux et de son appétit inassouvissable dans Danger planétaire (The Blob, Irvin S. Yeaworth Jr., 1958), les monstres hideux de la science-fiction comique parodient alors ceux qui, terrifiants, hantent son imaginaire. Parmi eux, les bêtes acharnées de L’Attaque des tomates tueuses (Attack of the Killer Tomatoes !, John De Bello, 1978), Le Retour des tomates tueuses (Return of the Killer Tomatoes !, John De Bello, 1988) ou encore La Nuit de l’invasion des nains de jardin venus de l’espace (Dylan Pelot, 1997) doivent leur existence aux insectes, arachnides et animaux géants ou abondants traversant de nombreuses œuvres ouvertement destinées à effrayer.

Certains sous-genres sont eux-mêmes parodiés. L’exploration spatiale dans Deux Nigauds chez Vénus (Abbott and Costello go to Mars, Charles Lamont, 1953) n’est pas sans rappeler celle de 24h chez les Martiens (Rocketship X-M, Kurt Neumann, 1950). Ou, le space opera de Star Wars, d’Alien ou de Star Trek dans La Folle histoire de l’espace (Spaceballs, Mel Brooks, 1987) est ridiculisé par un jeu sur les codes du sous-genre qui semble principalement relever de la farce.

            Dédramatiser et désamorcer, critiquer, détourner, parodier et pasticher, ou simplement blaguer : nous tenterons, dans notre journée d’études sur l’humour dans le cinéma de science-fiction, d’explorer en profondeur les fonctions du rire à l’intérieur de ce genre, pourtant bien conscient de ce qui le compose et dont les considérations sont marquées d’une certaine gravité d’usage.

Les communications devront porter sur des films de science-fiction, soit pleinement comiques, soit porteurs de toutes formes d’humour, sans restriction de contexte géographique ou temporel. Le but est, justement, d'ouvrir la réflexion sur les cinématographies les plus hétérogènes qu'il soit.

 

Nous proposons, en guise de suggestion, les pistes suivantes :

 

  1. L'humour permet-il d'interroger la représentation traditionnellement angoissante des possibilités de la science, qui constitue un des enjeux du genre ?
  1. La satire sociale et politique des mondes dystopiques offerts par les futurs imaginés par le genre est-elle le mode majoritaire de la comédie de science-fiction ?
  1. Le registre parodique ou du pastiche permet-il à la comédie de science-fiction de réfléchir aux fonctions idéologiques des codes du genre qu'elle raille ?
  1. La place du ridicule provoqué de manière plus ou moins volontaire par différents facteurs (manque de moyens financiers, grotesque d'éléments visuels et techniques constituant un décalage d’attente entre les spectateurs contemporains de l'époque de production des films et ceux qui ne le sont pas, dialogues solennels et abscons, etc...) est-elle traductrice d'un discours volontiers critique envers les institutions (scientifiques, sociales, politiques, etc...) ?
  1. La comédie de science-fiction est-elle susceptible d'éclairer des périodes et/ou des civilisations spécifiques dans la manière dont elles s'envisagent ?

 

La journée d'études aura lieu le jeudi 17 novembre 2022 à l'Université de Caen Normandie. Les propositions, accompagnées d'une courte bio-bibliographie, ne dépassant pas idéalement les 1500 caractères (espaces compris) devront être envoyées avant le 20 septembre 2022 aux adresses suivantes :

jeremy.marino@unicaen.fr

philippe.ortoli@unicaen.fr

Le format des communications est de 45 minutes (extraits compris), suivi d’un échange de 15 minutes.

 

Jérémy Marino et Philippe Ortoli

 

Bibliographie indicative

Sur l’humour au sein du genre de la science-fiction

  • BARETS, Stanislas, « Humour », Le Science-fictionnaire (volume 1), Paris, Denoël, Collection « Présence du futur », 1994, pp. 162-163.
  • BROWN, Fredric, « Science-fiction et humour » (1953), dans BOURGOIN, Stéphane, Fredric Brown, le rêveur lunatique, Amiens, Encrage, Collection « Portraits », 1988, pp. 103-104.
  • DORDIN, Gaëlle (thèse sous la direction de ZARAGOZA, Georges), L’Humour dans la littérature de science-fiction. Identification et spécification de ses contours, ses attributs, ses techniques et ses variations, Université de Bourgogne, 2014.
  • GOIMARD, Jacques, Préface, dans GOIMARD, Jacques, IOAKIDIMIS, Demètre, KLEIN, Gérard, La Grande anthologie de la science-fiction (volume 11). Histoires à rebours, Paris, Livre de poche, Collection « La Grande anthologie de la science-fiction », n° 3773, 1976, 1984, pp. 15-20.
  • MILLET, Gilbert, LABBÉ, Denis, La Science-fiction, Paris, Belin, 2004.

Sur la science-fiction au cinéma

  • BOUYXOU, Jean-Pierre, La Science-fiction au cinéma, Paris, Union Générale d’Éditions, Collection « 10/18 », 1971.
  • CHION, Michel, Les Films de science-fiction, Paris, Cahiers du cinéma, Collection « Essais », 2008.
  • DUFOUR, Éric, Le Cinéma de science-fiction, Paris, Armand Colin, Collection « Cinéma / Arts visuels, 2011.
  • GRESSARD, Gilles, Le Film de science-fiction, Éditions J’ai lu, 1988.

Sur les détournements des codes de la science-fiction au cinéma

  • BENAÏM, Stéphane, Les Extraterrestres au cinéma, La Madeleine, LettMotif, 2017.
  • SORIN, Cécile, Pratiques de la parodie et du pastiche au cinéma, Paris, L’Harmattan, Collection « Champs Visuels », 2010.


[1]MILLET, Gilbert, LABBÉ, Denis, La Science-fiction, Paris, Belin, 2004, p. 368.

[2]Ibidem.

[3]Ibid., p. 369.

[4]SORIN, Cécile, Pratiques de la parodie et du pastiche au cinéma, Paris, L’Harmattan, Collection « Champs Visuels », 2010, p. 122.

[5]BENAÏM, Stéphane, Les Extraterrestres au cinéma, La Madeleine, LettMotif, 2017, pp. 95-98.

 

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